Propositions pour un corrigé du devoir sur les pronoms personnels (Michel Tournier)

Plan possible et grandes lignes d'un corrigé

Introduction

Le passage ici proposé de La goutte d'or de Michel Tournier recourt à de nombreux pronoms personnels, sujets et comléments. Leur étude est particulièrement intéressante à cause de l'intremêlement de dialogues/et récits : si le texte commence par un dialogue entre le caporal Mogadem (premier "je" du texte) et son neveu Idriss, il se poursuit par un récit, inséré dans le dialogue, où Mogadem raconte un moment de sa guerre (aux alentours du 30 avril 1944) ; dans ce récit vient encore se glisser le dialogue entre ce même Mogadem autrefois et le "photographe". Ainsi, on ne pourra éluder la question des relations entre les pronoms et les temps du verbe.

Les pronoms déictiques (renvoyant à la situation de discours)

Les premiers pronoms rencontrés dans le texte, et les plus nombreux, sont les pronoms "je" et "tu", avec leurs variantes compléments ("me", "moi", "toi") dans le texte : 23 apparitions, même en omettant ces autres pronoms de "première" personne que sont ici "nous" et "on" sur lesquels nous reviendront (7 apparitions). Les pronoms de "troisième personne" (toutes formes confondues : il/elle/ils/le/la/les) ne sont guère représentés que par une quinzaine de formes, auxquelles on pourrait ajouter trois réfléchis (se).

Ces pronoms, ces déictiques, qui renvoient aux personnes du discours (locuteur et auditeur, ou si l'on préfère émetteur et recepteur, qui à divers moments intervertissent leurs rôles), ne prennent sens qu'en situation : la référence du "je" qui varie avec les moments du texte est tantôt Mogadem, tantôt Idriss, tantôt Mogadem autrefois, et à nouveau Mogadem parlant à Idriss ; quant au "tu" il est d'abord Idriss, puis Mogadem en face d'Idriss, puis Mogadem en face du photographe, c'est-à-dire en avril 1944, enfin à nouveau Idriss.

Personnes du discours, effectivement, et comme il est d'usage en français contemporain, en relation avec les temps du discours (présent, passé composé, futur), au point même que le récit inserré dans le discours est rapporté par Mogadem au "présent historique", comme on dit : le récit se poursuit aux temps du discours (incluant quelques imparfaits : "Nous étions au repos...", "il y avait un gars...", "se trouvaient ensemble...", "appartenaient...", ; des passés composés : "Il m'a pris avec ces deux copains", etc.), un futur ("tu leur donneras à chacun leur photo") et le présent qui est le temps d'expression de la trame du récit fait à la première personne : "Deux jours plus tard, je rencontre le photographe...". La temporalité certes est signalée par des locutions du type "deux jours plus tard", ou encore plus précises ("C'était le 30 avril 1944"). On soulignera donc bien que s'il y a "récit", celui-ci, intégré dans le dialogue et raconté à la première personne, ne se déroule pas aux "temps du récit" tels que dépeints par Benveniste (celui-ci a d'ailleurs souligné que les temps du récit : passé simple, plus-que-parfait et prospectif recourent préférentiellement à la "non-personne", c'est-à-dire au "il", à l'exclusion du "je" et du "tu", très peu probables dans ce contexte en français contemporain).

Le "nous" (une fois : "nous étions au repos"), et le "on" qui renvoie toujours dans ce texte, comme nous, à un "je" + divers "ils" ("on se connaissait", "on se retrouvait", "on rigolait", etc.), incluant celui qui parle et certains amis à lui, peuvent être également considérés comme pronoms déictiques. L'usage de ce "on", en lieu et place du "nous" que requiert traditionnellement le français écrit, est la marque significative d'un français assez "oral" dont nous verrons d'autres traits pour le "parler" de Mogadem (engagé de fait dans un dialogue avec Idriss). Ces "on" sont utilisés avec l'imparfait, car ils se situent dans le passé d'Idriss, et dans un passé qui a duré ou qui s'est répété (l'imparfait exprime tantôt la durée de l'événement rapporté : "nous étions au repos", "on se connaissait", tantôt son caractère répétitif ("on la voyait tous les jours", "on se retrouvait", "on rigolait ensemble"), selon le contexte.

Les pronoms anaphoriques (renvoyant au contexte)

Les pronoms appelés globalement "anaphoriques", qui renvoient non plus à des personnages de la situation de discours (le locuteur et son interlocuteur), mais à des personnages ou à des réalités déjà nommées (anaphore : "c'est qu'une photo, il faut la tenir, la maîtriser", "Mustapha n'avait rien à craindre de cette photo... elle était épinglée au mur...) ou à nommer dans le contexte immédiat (cataphore : "ils sont superstitieux, les vieux...", manifestant aussi sans doute ici un style plus "oral") sont tantôt des sujets tantôt des compléments.

Ainsi les premiers pronoms représentants qui se réfèrent au contexte sont au féminin et correspondent à la photo : "elle"/"la". Puis on a Mustapha : "Il s'était fait photographier avec sa femme" ; une autre photo est alors évoquée : "C'est la belle-mère qui l' a brulée". On passe alors aux vieux : "Ils croient qu'une photo...", "Ils sont superstitieux..." On retourne encore à une photo (n'importe quelle photo, une photo en général) : "il faut la tenir...", etc., puis, comme dans un enchaînement classique de dialogues, mais sans qu'ait été clairement précisé à qui renvoie le "il" apparaît un "dit-il", un peu surprenant, où le pronom de 3e personne renvoie de fait à Mogadem, non nommé dans le passage : on sait qu'il s'agit de l'interlocuteur d'Idriss, premier à parler dans notre passage, celui qui va faire le récit de 1944, en raison des tirets qui se succèdent au début des réparties.

On passera sur les autres pronoms représentants renvoyant toujours à la photo, et nombreux dans le passage qui suit. Un pronom de troisième personne servira encore à renvoyer au photographe : "Il sort une enveloppe de sa poche", "il me la donne", "il me dit", l'enveloppe étant ensuite reprise par "la", "elle"... Un "leur" unique dans le texte reprendra "tes copains", et on aura encore un renvoi aux photos ("n'empêche que je les avais toujours sur moi.", et enfin aux deux copains : "ils avaient été tués tous les deux..."

Le système d'anaphore est régulier, fonctionne selon les règles classiques de reprise et sans surprise ou ambiguïté, la présence d'une alternance masculin / féminin ou singulier / pluriel permettant parfois, du fait de la présence de marques, des anaphores renvoyant à des compléments très "indirects" ou éloignés. "Je vais voir à la section de mes deux copains. Cette section avait salement trinqué. Eh bien, après des recherches, j'ai fini par apprendre qu'ils avaient été tués tous les deux...". Les précédentes réalités sont toutes du genre féminin, ce qui fait qu'il n'y a aucune ambiguïté quand on obtient un "ils" qui ne peut renvoyer qu'aux copains désignés comme complément de nom dans "la section de mes deux copains".

Quelques "impersonnels" (c'est-à-dire ces "pronoms" sans référent aucun qui répondent à une simple nécessité morphologique : tout verbe français comporte formellement un pronom même sans référent) : "il y avait bien celle de Mustapha", "il faut la tenir", "il y avait un gars"...

On soulignera ici les marques du "parler ordinaire" ou de l'oral, utilisées même avec les pronoms anaphoriques et dans la narration ; on avait déjà fait remarquer le "on" substitut courant de "nous" pour renvoyer au narrateur et quelques autres personnages qu'il s'associe. Il conviendrait d'ajouter "C'est qu'une photo" (norme : ce n'est qu'une photo) mais également - et c'est sans doute parce que le récit est fait à la première personne qu'il est fait également au parler ordinaire - : "je suis pas près d'oublier" (norme : je ne suis pas près d'oublier). Les conséquences se font également sentir quand on signale une prise de parole et qu'on la cite : le "dit-il" donné dans le troisième élément de dialogue, émanant de l'auteur du roman, devient "il me dit" dans la bouche de Mogadem racontant (ligne 17) : "C'est pour toi et tes copains", il me dit.

Les temps utilisés avec tous ces pronoms de 3e personne sont les mêmes que ceux qui sont utilisés avec "je" et "tu", puisqu'ils ont également leur place dans les mêmes époques du texte (présent d'Idriss et Mogadem, passé de Mogadem, présent (passé) de Mogadem et du photographe) et sont tous insérés dans le discours. On retrouve ainsi le présent avec des valeurs d'actualité "je la surveille coincée dans son sous-verre", "elle a toute une histoire"...), ou des valeurs "éternelles" ils croient qu'une photo", "ils sont superstitieux...", mais encore comme "présent historique" : "je rencontre le photographe...", "il sort..."

Conclusion

L'opposition rencontrée dans le texte et manifestée à travers l'usage complexe des pronoms (puisque ceux-ci, qu'ils soient de première/deuxième ou de troisième personne, renvoient à des référents divers, même si le "je" est toujours référence à celui qui parle et le "tu" toujours référence à celui à qui il s'adresse, mais le locuteur et l'auditeur inversent leur rôle, et ne sont d'ailleurs pas toujours les mêmes personnages dans le texte de Tournier), est clairement une opposition entre narration et dialogues, mais ne recourt pas à une opposition entre "temps du récit" et "temps du discours". Le présent qui est au coeur de l'extrait de Tournier se charge de valeurs diverses qu'il est bon de rappeler en conclusion :

Ce texte est donc bien, en raison des entre alternances dialogue et narration, un exemple particulièrement significatif de "ce qui va avec le discours" : de l'usage des temps (temps du discours) au recours au "français ordinaire" on peut voir ici mettre en oeuvre par Tournier, avec finesse et naturel, bien des traits caractéristiques de notre langue contemporaine.