Le thème de la rencontre de l'homme et du loup, animal élevé au rang de mythe par la littérature, a retenu bien des auteurs. Au-delà du roman bien connu de Giono (Un roi sans divertissement) et de tous les contes et récits mettant en scène le loup, Sylvie Germain s'est aussi exercée à ce genre, et réussit dans un morceau d'anthologie, bien enlevé, à montrer le mouvement de rapprochement de l'homme et de l'animal, et comment le premier dompte le deuxième par un pouvoir qui reste mystérieux. Utilisant les ressources temporelles et aspectuelles de la langue, l'auteur montre comment les actions s'organisent, tantôt rapidement, tantôt lentement, dans une nature installée, dont la permanence et la stabilité sont manifestées encore par les choix grammaticaux (temps et aspects).
1) Le Passé simple
Temps du récit par excellence, le passé simple est utilisé tout au long du passage, et permet l'expression d'une succession d'actions qui s'enchaînent, sans que l'on s'attarde sur le détail : "Il arriva, il gravit, s'assit, s'inquiéta, se leva, marcha…", etc. Les sujets grammaticaux des verbes au passé simple, qu'ils soient verbes d'action (arriver, gravir, se lever, marcher…) ou verbes de sentiments ou d'état ("s'inquiéter", "être" plus attributs divers..) sont toujours des animés : d'abord Victor Flandrin bien sûr qui occupe le devant de la scène pendant toute la première partie du texte, puis Victor Flandrin et le loup dans la dernière partie, scène de la rencontre étonnante entre l'homme et l'animal, que l'on voit se rapprocher progressivement à travers un mouvement concentrique admirablement évocateur.
Souvent perfectifs par nature ("arriver", "finir", "s'asseoir", "se lever", "se mettre à", "commencer"…), ou pris dans une acception perfective grâce aux adverbes ou compléments qui les accompagnent ("soudainement", "fit une brusque incartade"…) les verbes conjugués au passé simple sont caractéristiques des êtres vivants, et à aucun moment du passage les éléments naturels déchaînés ne sont dépeints autrement qu'avec des imparfaits. Le passage commence par un passé simple au singulier (Il arriva) et s'achève par un passé simple au pluriel (se retrouvèrent) car dans l'intervalle homme et animal se sont rencontrés.
2) L'imparfait
Marqueur d'aspect plus que de temps, l'imparfait permet de souligner le caractère durable
voire immuable de l'environnement, de la nature. Le cadre où se déroulent les actions des
personnages (d'abord Victor-Flandrin, puis Victor-Flandrin et le loup) est posé, au début du
texte, l'imparfait apparaissant en alternance le plus souvent régulière (Il arriva…/ la bise
filait… ; Il gravit… / Il était impossible…, ne parvenait… ; Il finit…, il s'assit… / le jour
commençait… / V-F s'inquiéta… / Ce vent se modulait… ; V.F tressaillit… / ce vent se mettait
à rôder…, etc.) avec les passés simples qui caractérisent les êtres animés - passés simples
qui vont finir par l'emporter dans le dernier paragraphe. Effectivement par rapport au passé
simple de caractère ponctuel (arriva, gravit, s'assit, se leva, marcha, découvrit…) l'imparfait
apparaît non seulement comme duratif, mais ce duratif est souvent renforcé encore par
- le caractère imperfectif des verbes choisis : "serpenter", "rester", "se moduler", "souligner",
"briller", "éclairer", …
- les adverbes qui les accompagnent : "avançait avec peine", "il s'assit un moment", "déjà",
"enfin", "imperceptiblement", "longtemps"… ou les périphrases inchoatives : "se mettre à",
"commencer à", …
Les sujets grammaticaux des imparfaits sont successivement : la bise, la route, la lumière, le jour, ce vent, le vent, l'obscurité, la nuit, le fin croissant de lune... Et c'est du fait des difficultés de la nature que V-F parfois devient sujet d'un verbe à l'imparfait : "Il était complètement égaré… Il restait là, il commençait à s'engourdir" ou qu'encore plus nettement, il apparaît comme contrôlé par cet environnement hostile, passif face aux éléments déchaînés : cf. le sujet impersonnel dans "il était impossible de s'orienter…".
On soulignera comment le loup, d'abord élément du paysage (les sujets grammaticaux sont "deux minces traits…", "sa démarche", "son poitrail"…), ainsi que l'atteste sa description au moyen d'imparfaits ("C'étaient deux minces traits obliques… qui semblaient le fixer… Sa démarche était… et soulignait… Son poitrail au contraire était ample… son pelage… s'y hérissait…"), progressivement sort de la nature, s'anime, devient acteur, au même titre que l'acteur humain, ce que l'auteur manifeste avec le passage au passé simple pour caractériser les mouvements du loup ("L'autre émergea…, ne se dirigea pas…, fit une brusque incartade…"), jusqu'à la rencontre ("Ainsi les deux se retrouvèrent-ils bientôt tout proches l'un de l'autre…") , soulignée par le pluriel qui introduit la dernière phrase du passage.
Les participes présents, de fait "gérondifs" dans le texte, contribuent aussi à marquer cette durée voire cette stabilité de l'environnement : "hurlant, se rapprochant, n'osant pas, tournant....".
Le caractère étrange et mystérieux du passage, presque surnaturel, est souligné par le rappel de la particularité physique de Victor-Flandrin : celle-ci apparaît comme un don plus que comme une tare, lui ouvrant l'accès à un monde inconnu, auquel tous ne peuvent accéder ("il put les distinguer grâce à la tache d'or qui donnait à son œil gauche une vision de chat."), l'introduisant en quelque sorte à ce loup mystérieux, qu'il peut alors percevoir à temps et dompter. Cette présentation est bien étonnante qui amène deux êtres, ennemis par nature, mais mus tous deux, semble-t-il, par des puissances mystérieuses (le loup est l'animal mystérieux, solitaire et nocturne par excellence, tandis que V-F, lui-même, depuis la naissance, est marqué d'une tache et d'un pouvoir surprenant, un peu inquiétant), à engager, comme par connivence, une ronde qui les rapproche : c'est effectivement à un véritable rituel qu'ils se livrent dans l'obscurité qui pourrait être terrifiante, à une communion dans le jeu, chacun trouvant en l'autre un partenaire qui finalement lui ressemble (cf. leurs mouvements similaires, l'imitation). Par ce jeu mystérieux, cette ronde ludique, V.F. est en quelque sorte conformé au loup, qui lui-même se soumet à Flandrin, son semblable, son frère.